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Après-cancer : La saison de la survie
Le cancer interrompt le cours de la vie et bouleverse les repères. Grâce aux avancées médicales, de plus en plus de personnes survivent longtemps après la
maladie. Cette victoire s’accompagne de nouveaux défis : pour certains, la période
d’après-cancer est vécue comme aussi difficile, voire plus, que les traitements eux-mêmes.
Pendant la maladie, tout converge vers un but clair : survivre, tenir. Compléter les traitements, traverser. Mais une fois cette étape franchie, une fois que le corps va mieux, une autre forme de lutte commence. Plus lente, plus floue et moins visible.
La survie au cancer marque souvent un « avant » et un « après », comme une ligne de fracture invisible.
L’après-cancer ne se résume pas à « aller mieux ».
Ce n’est pas un retour à la normale.
Ce n’est pas la fin.
C’est plutôt un point tournant, parfois vécu comme un vide, un espace de reconstruction de soi, une terre incertaine à revisiter.
Dans le cadre de mon essai, j’ai eu le privilège d’aller à la rencontre de personnes qui ont traversé cet « entre deux mondes ». J’ai pu constater au fil de mes recherches et de ces échanges à quel point cette épreuve, bien que profondément personnelle, confronte presque toujours aux grandes questions de l’existence.
Je n’ai pas voulu traduire leur voix en statistiques ni en conclusions. J’ai voulu écrire à partir d’eux, en hommage à leur complexité, à leur courage silencieux et à leur humanité intacte.
Le texte qui suit est un récit fragmentaire et imparfait qui rassemble différents vécus de personnes ayant survécu au cancer.
Il raconte des moments d’effondrements, de désillusions, d’essoufflement.
Mais aussi, souvent, des moments d’émergence, de découverte de soi et de sens retrouvé. Ce texte tente de dire ce qu’on dit peu et de mettre au jour ces blessures invisibles qui persiste bien au-delà de la fin des traitements, mais aussi cette lumière discrète, fragile, qui renaît dans les marges.
Peut-être vous reconnaîtrez-vous dans ces mots. Peut-être êtes-vous en train d’apprivoiser une nouvelle réalité après la maladie. Peut-être avez-vous déjà traversé ces épreuves et en portez encore l’empreinte. Quoi qu’il en soit, sachez, vous n’êtes pas seul (e).
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On ne parle pas souvent de l’après.
On parle de l’annonce, des traitements, du courage, de la rémission.
Mais rarement de ce qu’il reste, là, aux abords du champ de bataille déserté, une fois la lutte pour la survie terminée.
Oui, le corps a tenu bon. La maladie est passée.
Mais elle a tout déplacé…
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Je suis essoufflée et échaudée
Mes convictions aussi sont tombées
Je sais, je ne devrais pas m’écrouler
Ce serait censé être plus léger
Mais pourquoi je ne suis pas soulagée ?
J’ai la chance d’être vivante
Et pourtant, ça me hante
La peur me colle à la peau
La fatigue m’enracine
La solitude m’enlace
La lucidité me brûle
C’est mon corps qui m’a trahi
Ou peut-être que c’est moi qui ai failli?
Je suis meurtrie, mais guérie
J’essaie de reprendre ma vie
Je l’avais pourtant laissée ici
Depuis ma visite en ce monde étranger
C’est comme si tout a changé
Je ne sais plus par où recommencer
Je cherche ma normalité
Je ne suis plus certaine de qui je suis
J’étais habituée à ce bruit
Il ne reste que le silence de mes nuits
J’étais bien entourée, toujours en mouvement,
mes journées rythmées par les rendez-vous pressants
Emprisonnée, mais rassurée
Je suis libérée, mais apeurée
Dans les replis de mon quotidien,
Le souvenir de l’épée prête à tomber
L’écho d’un monde où plus rien n’est assuré
Je veux courir et ralentir
Dormir et ressentir
Faiblir et tenir
Oublier et me rappeler
Espérer et me méfier
Oser et renoncer
M’effacer et m’entourer
M’écouter et me dépasser
Dans ces dualités
tout près de la fragilité
c’est peut-être là que naît la vitalité ?
Là où l’équilibre vacille,
Comme un fil qui se dessine
entre ce que j’étais
et ce que je deviens
Et tranquillement, je réapprends
Je vois le monde différemment
Je m’arrête un peu plus longtemps
Je m’habite un peu plus doucement
Et je réalise, maintenant souvent,
que j’ai tout ce qui compte à présent
Je me réapproprie ma vie
Je me réconcilie, je m’unifie
J’arrive même à dire merci
La saison de la survie est finie
