***
L’importance d’être un parent (un peu) poche
Il n’y a jamais eu autant d’information disponible pour apprendre à être parent. Et pourtant, c’est un rôle qui ne s’apprend pas vraiment, qui se vit plutôt, avec toutes les strates de chaos et de beauté imaginables.
Depuis que je suis parent, je remarque encore davantage toute cette information. Ça a démarré avec la brique « Naître et grandir » au premier rendez-vous de grossesse de ma blonde. Un énorme bouquin couvrant la totalité des domaines de la parentalité qui te regarde avec des gros yeux, l’air de dire « pas mal certain que tu me liras pas au complet, papa ».
Il avait raison, le bouquin, je ne l’ai pas lu au complet.
On dirait toutefois que, depuis ce moment, tous les algorithmes de tous les services auxquels je suis connecté/abonné ont décidé de me lancer des perches développementales concernant les manières innombrables d’être un bon parent, tout en me rappelant l’importance de ne pas me mettre de pression.
C’est un peu un double discours de me demander d’intégrer la parentalité bienveillante, positive, sans punitions, bio, sans sucre, sans gluten à la farine de khorasan tout en me demandant de respecter mes limites.
Ce que j’entends plutôt, accroché sur la trame narrative de nos propres traumatismes infantiles, inévitables, petits et grands, c’est que si tu ne fais pas tout ce qui est écrit dans le Naître et Grandir et ses dérivés, si tu ne suis pas à la lettre les recommandations tiktokiennes et autres Instagramisations, si tu ne t’attelles pas à la tâche immédiatement …
BIN TU VAS LE SCRAPPER, TON ENFANT!
Loin de moi l’idée de dévaloriser la parentalité bienveillante. Encore plus loin de moi l’idée de mettre de côté l’attachement sécurisant, l’attention aux besoins de l’enfant ou la compréhension de ce qui se cache sous les manifestations comportementales.
Tout cela est suprêmement important, bien documenté par la science et tout à fait à propos pour élever des enfants capables de se réguler, d’entretenir des relations positives et de profiter de la vie.
Sauf que la parentalité bienveillante et ses dérivés m’apparaissent oublier un détail important.
Chaque enfant a besoin d’un parent qui soit à la fois bienveillant, régulé et…
Un peu poche, des fois.
Ça aussi, c’est documenté.
Êtes-vous surpris?
Le concept de rupture et réparation est une notion centrale dans les théories du développement de l’enfant. Pourtant, mes algorithmes ne m’en parlent jamais.
Un enfant qui grandit commence par être très proche physiquement et émotionnellement de son parent. Ses besoins sont également assez simples dans ses premiers mois de vie (boire, dormir, être changé). À mesure qu’il vieillit, ses besoins se complexifient et deviennent de plus en plus difficiles à décoder pour les personnes qui l’entourent. C’est plutôt facile de comprendre qu’un bébé de deux mois qui hurle a soif, surtout si l’action de le faire boire l’apaise immédiatement. C’est parfois plus difficile de saisir ce qui fait qu’un enfant de 4 ans se lève vingt-huit fois par nuit ou qu’un pré-ado se mure dans le silence pendant trois jours.
Ce qui finit par générer de la sécurité chez l’enfant, ce n’est pas la capacité du parent à le décoder chaque fois. C’est plutôt la capacité du parent à réparer les ruptures de contact, de lien. Si je perds patience la vingt-septième fois que mon enfant se lève la nuit, ça n’a absolument rien de dramatique. C’est une rupture de contact, qu’on peut aussi appeler désaccordage : je n’ai pas réussi à décoder les besoins de mon enfant ou à m’arrimer à son état. Ces ruptures sont inévitables puisque l’esprit d’un être humain lui est unique. Plus mon enfant développe son identité et sa personnalité, plus il devient différent de moi.
L’essentiel est donc que je sois en mesure de reconnaître ces désaccordages et de tenter de me reconnecter. Rapidement, peut-être dans la minute qui suit. Ou plus tard, ça fonctionne aussi. De mettre des mots sur ce que j’ai vécu et de lui expliquer d’une manière accessible. De l’aider à faire la même chose avec ce qu’il a vécu dans ce moment de déconnexion. Et de nous remettre au diapason, en connexion.
Cette séquence porte un nom pour les psychologues développementaux : accordage – désaccordage – réaccordage. La répétition de de cycle est utile pour les enfants à tous les âges (et même pour les adultes!). Elle leur apprend principalement trois choses :
Tout cela ne doit pas constituer une justification pour péter les plombs chaque fois qu’un toutou traîne par terre. Les idées de la parentalité bienveillante sont utiles pour demeurer disponibles et équilibrés comme parents. Mais la prochaine fois que vous perdrez patience, que vous menacerez la descendance de les déshériter ou que vous vous enfermerez dans la salle de bains pour manger du Nutella à même le pot, rappelez-vous que, de ça aussi, votre enfant en a besoin.
